L’artiste malien Abdoulaye Konaté est renommé pour sa pratique exquise, qui sublime les textiles en œuvres aussi énigmatiquement stratifiées que le paysage sociopolitique du Mali lui-même. Situé au cœur du Sahel, le Mali s’enorgueillit d’un patrimoine millénaire dans l’art de la confection textile, une tradition qui transcende le simple domaine de l’esthétique.
Élément essentiel des traditions ouest-africaines, le tissu possède un caractère sacré, allant bien au-delà de sa fonction utilitaire. Il tisse ensemble culture, artisanat, rites, identité et récit. Le célèbre bogolanfini des Bamanas, ou tissu de boue, incarne protection et identité, tandis que les pièces teintées à l’indigo traduisent un savoir-faire complexe, une alchimie entre la terre et la main, et reflètent un statut social où les pigments naturels rencontrent la main humaine.

Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de l’Efie Gallery.
Je cherche toujours à occuper le plus d’espace possible pour m’exprimer. Bien que je puisse également me manifester à travers des œuvres de plus petite taille, la plupart de mes créations actuelles tendent à être monumentales.
Abdoulaye Konaté
Né en 1953 dans la ville de Diré, au nord du Mali, Konaté a débuté son parcours artistique accompagné d’un pinceau, étudiant à l’Institut National des Arts de Bamako. Diplômé en 1976 en peinture, il maîtrisait les techniques classiques qui marquent ses premières œuvres. Cependant, c’est son départ pour La Havane, à Cuba, en 1978, qui fut un tournant décisif. Plongé dans l’atmosphère rythmée de l’Institut Supérieur des Arts Plastiques, où il étudia jusqu’en 1985, Konaté découvrit les riches possibilités d’une pratique multidisciplinaire, amorçant ainsi son passage de la peinture traditionnelle aux textiles iconiques qui ont défini sa carrière à partir des années 1990.
Enraciné dans l’héritage royal des riches traditions artisanales du Mali, Konaté transforme cet héritage en un langage visuel tactile, reflétant les fractures de la société contemporaine, tout en y infusant des références intimes à sa vie et à sa terre natale. Il consigne ses observations dans des couches de tissus tissés et teints, agrémentés de matériaux indigènes au Mali.
L’utilisation de la couleur chez Konaté s’apparente à un rituel. Ses œuvres vibrent souvent de bleus profonds, de vermillons éclatants et de bruns chaleureux, une palette chargée de significations symboliques. L’indigo, historiquement cultivé et prisé en Afrique de l’Ouest, porte en lui le poids du commerce, du statut social et de la spiritualité.
Il émane une physicalité indéniable des œuvres monumentales de Konaté, qui s’étendent sur les murs des galeries avec la confiance silencieuse d’un roi retrouvant son trône. Ces œuvres ne se contentent pas de s’accrocher : elles occupent, commandent et défient les murs de la galerie de suivre leur majesté exaltée. Souvent de dimensions gigantesques, elles brouillent les frontières entre œuvre d’art et architecture.
Dans son exposition la plus récente, intitulée Sambadio, actuellement présentée à la Efie Gallery de Dubaï, Konaté dévoile une pièce magistrale de 9 mètres, inspirée de la chanson emblématique d’Ali Farka Touré de 1976, célébrant les agriculteurs et la sacralité de la terre. Établissant des parallèles entre les cultures ouest-africaines et bédouines, Konaté rend hommage au lien nomade avec la terre, tissant dans son œuvre des thèmes d’harmonie culturelle et environnementale.
Équilibrant abstraction et figuration, Konaté crée un dialogue où l’esthétique est à la fois une séduction de surface et un vecteur de critique, agissant comme un agent silencieux de changement. Rejetant le regard eurocentrique qui a trop longtemps marginalisé et défini la valeur de l’art africain, Konaté s’exprime à travers l’essence matérielle du Mali. Il élève l’art du tissage au rang des beaux-arts, l’utilisant comme un puissant instrument de communication. Entre ses mains, la révérence rencontre la rébellion ; son travail contient une critique incisive de l’hypocrisie politique et des inégalités sociales.
Le processus érudit de Konaté encapsule autant l’anthropologie que l’art visuel, incarnant la patience et la valeur durable du fait main à une époque dominée par l’immédiateté numérique. Il nous rappelle que le tissu même de notre expérience humaine commune se tisse fil après fil, histoire après histoire.
Bonjour Abdoulaye, merci de vous joindre à nous. Pour commencer, pourriez-vous partager votre parcours dans le domaine des arts ? Y a-t-il eu des moments décisifs qui vous ont conduit à choisir une carrière d’artiste ?
Abdoulaye Konaté : Partager mon parcours n’est pas compliqué ; comme la plupart des artistes contemporains, j’ai suivi divers chemins de formation. J’ai étudié à l’École des Beaux-Arts de Bamako et travaillé au Musée National de Bamako. Par la suite, j’ai poursuivi mes études à l’École Supérieure des Arts à La Havane, à Cuba. À mon retour, j’ai réintégré le Musée National du Mali, où j’ai souvent dialogué avec le patrimoine culturel malien.
Votre œuvre intègre souvent la culture malienne et des techniques textiles traditionnelles. Comment parvenez-vous à préserver ces pratiques culturelles tout en repoussant les limites de l’art contemporain ?
Abdoulaye Konaté : Pour moi, l’art contemporain—ou l’art en général—est comme un tunnel de cristal où les limites n’existent pas vraiment. Elles n’existent que sur deux fronts : éthique et moral. Ce sont les deux frontières que je respecte afin d’éviter de heurter la société ou les individus.

Avec l’aimable autorisation de l’Efie Gallery et de Désiré Ameka.
Nombre de vos œuvres abordent des questions socio-politiques. Comment abordez-vous la traduction de ces préoccupations globales dans un langage visuel capable de toucher un public diversifié?
Abdoulaye Konaté: Nous avons appris les techniques traditionnelles et classiques à l’école, et nous vivons dans une société dont nous essayons de comprendre les dynamiques. En fonction de nos sensibilités, nous tentons de les exprimer dans nos pratiques artistiques actuelles.
Les critiques ont noté une évolution dans votre travail, passant de représentations littérales à des formes plus abstraites. Pouvez-vous discuter de cette évolution?
Abdoulaye Konaté: En réalité, j’ai toujours travaillé selon deux lignes principales. La première concerne la vision esthétique de mon travail, où la couleur joue un rôle vital. La couleur, la composition et l’équilibre des formes dans l’espace m’inspirent à partir d’une culture générale partagée par la société d’aujourd’hui. La seconde ligne aborde principalement les thèmes sociétaux, en particulier la souffrance humaine.

161 cm x 119 cm. Textile.
Avec l’aimable autorisation de l’Efie Gallery et de Désiré Ameka.
En tant que “peintre-tisserand”, comment explorez-vous les relations entre le support, la surface, la forme et la couleur dans vos compositions?
Abdoulaye Konaté: La surface, les formes et les couleurs sont des éléments essentiels dans mes compositions. Je cherche constamment un équilibre au-delà des concepts classiques appris à l’école, tentant de trouver un mode d’expression qui me permette de repousser les frontières des formes et des couleurs dans le médium textile que j’ai choisi aujourd’hui. J’utilise cela pour créer de nouvelles compositions reflétant ma personnalité.
Votre exposition “Sambadio” s’inspire de la musique d’Ali Farka Touré et explore les croisements culturels ouest-africains et bédouins. Comment traduisez-vous les thèmes musicaux et ces connexions dans vos œuvres textiles?
Abdoulaye Konaté : La chanson d’Ali Farka, comme je l’ai déjà mentionné, est une sorte d’épopée qui encourage les individus à se surpasser et à être exemplaires dans leurs contributions à la société. Mon travail en tant qu’artiste cherche à incarner cet exemple de Sambadio, visant à inspirer les jeunes générations à travers mon art.

900 cm x 301 cm.
Avec l’aimable autorisation de l’Efie Gallery et de Désiré Ameka.
Votre œuvre monumentale “G-meter” est une pièce maîtresse de l’exposition. Quelle place tient l’échelle dans votre processus artistique, et quels défis ou opportunités surgissent lors de la création de pièces de grande envergure?
Abdoulaye Konaté : Lorsque je crée une pièce, j’oublie souvent les dimensions et l’espace d’exposition ; je me concentre sur le concept et l’idée elle-même. Dans ce contexte, je cherche toujours à occuper le plus d’espace possible pour m’exprimer. Bien que je puisse également m’exprimer à travers des œuvres de plus petite taille, la plupart de mes pièces actuelles tendent à être monumentales.
Comment considérez-vous l’expérience et l’interaction du spectateur avec l’espace lors de la création d’œuvres de grande taille?
Abdoulaye Konaté: C’est une question complexe, car lorsque vous avez une idée, vous ne pensez pas immédiatement au public ; vous êtes davantage concentré sur la manière de vous exprimer pour que le public puisse comprendre. Bien que le public soit une considération secondaire, mon objectif principal est de résoudre le défi artistique avant de me connecter avec le public.

150 cm x 220 cm. Textile.
Avec l’aimable autorisation de l’Efie Gallery et de Désiré Ameka.
En tant qu’artiste malien travaillant à l’international, comment votre perspective sur l’identité culturelle et le patrimoine a-t-elle évolué?
Abdoulaye Konaté: Je me considère chanceux ; le Mali et le Sahel ont été influencés par la culture arabe, puis par la culture occidentale, tout en conservant notre héritage africain traditionnel. Nous bénéficions de ces trois croisements culturels, ce qui nous permet de comprendre plus aisément le monde d’aujourd’hui. Grâce aux nouvelles technologies et aux médias, nous accédons aux mêmes informations presque simultanément. Mon travail puise son inspiration dans l’identité culturelle de mon pays, et je dirais de l’Afrique dans son ensemble, pour aborder des problématiques globales.
Comment voyez-vous votre rôle dans la préservation et la réinterprétation des traditions textiles ouest-africaines?
Abdoulaye Konaté: Mon travail s’inspire d’un large éventail de traditions textiles—pas uniquement en Afrique, mais aussi au Moyen-Orient, en Asie, dans les Amériques et même en Australie. Je ne me limite pas aux cultures africaines ; je puise dans toutes les traditions textiles du monde.

Avec l’aimable autorisation de l’Efie Gallery et de Désiré Ameka.
À mesure que votre pratique évolue, quelles nouvelles directions ou thèmes êtes-vous enthousiasmé d’explorer à l’avenir?
Abdoulaye Konaté: Nous continuons d’évoluer dans notre travail, chaque année apportant de nouveaux thèmes et techniques qui mènent à des formes et des expressions différentes. L’avenir révélera comment cela se développera.
Enfin, pourriez-vous partager la philosophie qui guide votre art et comment vous en percevez l’importance dans votre vie et votre carrière?
Abdoulaye Konaté: La philosophie qui guide mon travail artistique tourne autour de ce que je peux apporter conceptuellement, esthétiquement et socialement. Je vise à créer quelque chose de nouveau plutôt que de répéter ce qui a déjà été fait. Je puise dans les œuvres existantes pour trouver de nouvelles formes qui résonnent avec ma vie et ma carrière actuelles.
Abdoulaye Konaté: Sambadio est visible jusqu’au 6 janvier 2025 à l’Efie Gallery, Dubaï.
©2024 Abdoulaye Konaté

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