Dans le Paris des années 1980, Blek le Rat transforme la rue en scène, mêlant pochoir, symbole et commentaire social.
Dans les années 1980, Paris se trouvait au cœur de bouleversements politiques, sociaux et culturels profonds. L’atmosphère était électrisante, comme si l’histoire elle-même était prête à se transformer, préparant le terrain pour une renaissance artistique qui laisserait une empreinte indélébile. La ville devenait une toile vibrante pour les esprits créatifs, une période de redécouverte gravée dans l’histoire. Au milieu de ce tourbillon de créativité, un rat peint à la bombe commença à apparaître sur les rues et les bâtiments de Paris, sa silhouette distinctive devenant un repère familier.
Ce symbole énigmatique était la marque secrète de Blek le Rat, un artiste dont le travail capturait parfaitement l’esprit de l’époque. Mais le génie de Blek ne résidait pas seulement dans son commentaire social incisif, rendu vivant par les pochoirs—il se manifestait aussi par son œil aiguisé pour choisir des lieux qui amplifiaient la puissance de ses messages.

La puissance de créer dans la rue est la forme d’art la plus percutante qui existe
Blek le Rat
Né en 1951 sous le nom de Xavier Prou, la passion de Blek pour l’art urbain fut éveillée lors d’une visite à New York en 1972, où il fut fasciné par la scène graffiti émergente de la ville. Les figures fantomatiques de Shadowman, créées par Richard Hambleton, laissèrent une impression durable sur lui, façonnant sa vision artistique.
De retour à Paris, Blek commença à laisser sa propre empreinte sur le paysage urbain de la ville, en démarrant avec des pochoirs de rats sur les murs. Il voyait le rat comme « le seul animal libre de la ville », une créature qui, à l’image de l’art de rue, se répandait partout, véhiculant un message de disruption. Inspiré par la bande dessinée Blek le Roc, un favori de son enfance, il adopta le pseudonyme de « Blek le Rat », avec « rat » comme anagramme de « art ».
Dès 1985, Blek était devenu une figure centrale du premier rassemblement du mouvement graffiti et art urbain à Bondy, en France, aux côtés des VLP. En 1991, une réplique de la Madonna di Loreto de Caravaggio, dédiée à sa future épouse Sybille, fut découverte derrière des affiches sur un mur de Leipzig, marquant son œuvre la plus ancienne encore visible. Cette même année, les autorités françaises dévoilèrent l’identité de Blek après l’avoir surpris en train de pocher une réplique de la Madonna and Child de Caravaggio, le poussant à se tourner vers les affiches pré-pochoirisées—un médium plus rapide et moins risqué.
Aujourd’hui, Blek le Rat est célébré à travers le monde, ses pochoirs visibles aux quatre coins du globe, lui valant le titre de « Père du graffiti pochoir ». Son engagement indéfectible pour la sensibilisation sociale et l’accessibilité de l’art a influencé d’innombrables autres artistes. Ses images percutantes attirent l’attention sur des enjeux mondiaux pressants, incitant les spectateurs à affronter des vérités dérangeantes.
Aujourd’hui, après une décennie, Blek le Rat fait son retour au Royaume-Uni, présentant une nouvelle collection d’œuvres dans l’exposition très attendue « The Return of The Rat » à Woodbury House, avec une nouvelle pièce pochoir dans Leake Street à Londres pour marquer son retour.
Dans la grande histoire de l’art, certaines figures atteignent un statut légendaire, célébrées pour leur habileté, leur innovation, et leur profonde compréhension de la condition humaine. Blek le Rat est indéniablement l’une de ces figures. Son influence sur le graffiti contemporain et l’art de guérilla est indéniable, et son travail continue de captiver les audiences. Nous honorons de telles figures comme Légende de l’art.
Dans cette interview, nous explorons son parcours d’artiste, son œuvre, et ce qui l’attend à l’avenir.
Salut Blek ! Comment vas-tu ? Merci d’avoir pris le temps de discuter avec nous. Pour ceux qui ne te connaissent pas encore, pourrais-tu te présenter ?
Blek le Rat: Je m’appelle Xavier Prou, alias Blek le Rat. Je suis un artiste français né en 1951 à Paris, et j’ai consacré ma vie à l’art urbain, en particulier au graffiti pochoir. On me surnomme souvent « Le Père du graffiti pochoir »
Comment vous êtes-vous d’abord intéressé à l’art urbain, et qu’est-ce qui vous a inspiré à choisir le pochoir comme médium principal ?
Blek le Rat : J’ai visité New York en 1972 avec mon ami Larry Wolhandler. J’ai été stupéfait de voir les murs : ils étaient recouverts de ce que je sais maintenant être du graffiti. Je n’avais jamais vu cela auparavant et j’étais fasciné. De retour en France, j’ai constaté que l’architecture française était très différente de celle de New York, et je n’avais pas envie de reproduire ce que j’avais vu là-bas dans les rues de Paris. J’ai identifié le pochoir comme le médium idéal pour dialoguer avec l’architecture française, et c’est ainsi que ma carrière a commencé.
Beaucoup vous considèrent comme un pionnier du graffiti au pochoir. Qu’est-ce qui, selon vous, distingue votre travail de celui des autres artistes urbains ?
Blek le Rat : On me considère comme le pionnier du graffiti au pochoir car j’ai été le premier à le pratiquer de cette manière — cela n’avait jamais été fait ainsi auparavant. J’ai pris ce que j’avais vu à New York et j’y ai insufflé mon propre style et ma propre vision, en créant un langage adapté aux rues françaises. Ce qui distingue mon travail, c’est que je ne cherche pas à imiter le graffiti américain ou d’autres segments du graffiti. J’apporte une vision différente de l’art urbain grâce au pochoir. Sur le plan esthétique, j’aime le pochoir à taille humaine, pas le format mural. C’est plus ingénieux, car il faut le placer dans le bon contexte et l’environnement adéquat pour produire l’impact maximal.
Le rat est devenu un motif emblématique de votre œuvre. Quelle en est l’essence et pourquoi l’avoir utilisé ?
Blek le Rat : Paris est pleine de rats. Il y en a plus que d’habitants. C’est le seul animal libre de la ville. Les rats m’intriguent : ce sont des animaux ingénieux, solidaires, protecteurs. Si le monde était inondé demain, ils seraient les seuls survivants. Rat est aussi l’anagramme de ART.
Pouvez-vous partager une expérience marquante ou un défi rencontré en peignant dans les rues de Paris ?
Blek le Rat : Au début, la police ne m’ennuyait pas. Ils m’arrêtaient pour me demander si je faisais quelque chose de politique. Je répondais : “Non, de l’art.” Et ils disaient : “D’accord, continuez.” Ce sont des souvenirs amusants.
Un moment fort reste l’affaire Florence Aubenas, journaliste française enlevée en Irak. J’ai collé des centaines d’affiches de son portrait dans Paris : près de son journal Libération, des cafés, des sièges de grands médias. C’était pour attirer l’attention des politiques et des médias, car tout le monde semblait éviter le sujet. Cela a fonctionné : j’ai été interviewé par la radio et la télévision, et Florence a fini par être libérée. Plus tard, elle m’a remercié. J’ai alors compris l’impact que je pouvais avoir et la responsabilité qui accompagne l’art dans l’espace public.
Quel est votre processus créatif, de la conception à la réalisation d’un pochoir ?
Blek le Rat : Tout dépend de l’idée que j’ai en tête et des moyens disponibles pour la concrétiser. Si j’ai une idée précise d’un corps, d’un personnage, je peux partir d’un dessin, de photos, ou utiliser Photoshop.
Une fois la forme parfaite obtenue, je crée le pochoir. Puis je choisis l’emplacement dans la rue pour qu’il dialogue avec l’environnement et porte le message voulu. La pose du pochoir et la pulvérisation sont rapides ; ce qui prend du temps, c’est la recherche et la création du motif et de son concept.
Vous avez dit que votre travail est influencé par des enjeux sociaux plutôt que politiques. Pouvez-vous donner un exemple marquant ?
Blek le Rat : Mon travail n’est jamais politique. Il s’agit de déclarations sociales. Outre Florence Aubenas, j’ai aussi réalisé une série de mendiants dans le monde entier — en Europe, aux États-Unis, en Australie — pour sensibiliser au problème du sans-abrisme. Parfois, une image a plus d’impact que la réalité.
Que pensez-vous de la comparaison avec Banksy ?
Blek le Rat : Je pense que mon travail a influencé Banksy, mais je ne crois pas qu’il m’ait imité. Nous avons des points communs, mais il a ajouté sa propre touche. La différence majeure est qu’il mêle tragédie et humour, ce que je ne fais pas. Mon but est de transmettre un message fort, sans chercher l’humour. La similitude, c’est que nous utilisons tous deux le pochoir pour des messages sociaux, et que nous avons tous les deux représenté des rats, mais de manière différente.
Comment avez-vous vu évoluer la perception de l’art urbain à Paris et dans le monde ?
Blek le Rat : C’est le mouvement artistique le plus révolutionnaire qui soit. Quand j’ai commencé, à Paris, nous étions deux ou trois. Aujourd’hui, il y en a des milliers dans le monde entier. Et ce n’est que le début : tout a commencé avec Cornbread à Philadelphie en 1969 et Taki183 à New York. Ça ne fera que grandir. Je savais déjà, en voyant New York et en créant à Paris, que c’était le début de quelque chose d’immense.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes artistes qui veulent marquer l’histoire du street art ?
Blek le Rat : Allez dans la rue, ne restez pas dans votre atelier. Ne copiez pas : inspirez-vous, mais développez votre propre idéologie et votre style pour faire évoluer ce mouvement.
Après toutes ces années, qu’est-ce qui vous motive encore ?
Blek le Rat : La transmission. J’ai consacré ma vie au street art et je continuerai jusqu’à mon dernier jour. C’est ma passion et mon devoir : inspirer et impacter par mon art, dans la rue comme en galerie.
Quel héritage souhaitez-vous laisser ?
Blek le Rat : Que mon nom et mon œuvre soient associés à l’évolution du street art, à la transition entre ce que j’ai vu à New York et ce que j’ai inventé à Paris avec le pochoir. Et que les générations futures s’en emparent pour faire grandir ce mouvement.
©2024 Blek le Rat

Rédacteur collaborateur qui chronique le joyeux chaos de l’art contemporain — quand il peut s’y rendre. Survit grâce aux vernissages, aux opinions, une galerie, une œuvre à la fois. Considère l’espresso comme un repas.


