Dans un monde d’incertitude, Damien Cifelli peint sa propre réalité

Dans un monde d'incertitude, Damien Cifelli peint sa propre réalité
Damien Cifelli Image avec l’aimable autorisation de l’artiste.

À travers une société imaginaire, Damien Cifelli éclaire la nôtre.

À une époque marquée par l’instabilité des vérités et la fragmentation des identités, l’artiste écossais Damien Cifelli propose une approche radicalement différente : créer une fiction totale pour mieux interroger le réel. Son projet, Tarogramma, ne cherche pas à illustrer une idée ni à fournir des réponses, mais à ouvrir un espace spéculatif où l’imaginaire devient méthode critique.

Artiste multidisciplinaire et écrivain, Cifelli développe une « anthropologie fictionnelle » qui s’exprime à travers la peinture, la sculpture, l’écriture, le son et l’installation. Les œuvres deviennent des artefacts d’un monde alternatif, à la fois étranger et étrangement familier. Dans Tarogramma, le temps est fluide, les vérités sont multiples, et les frontières culturelles se dissolvent.

Formé à Édimbourg, dans un contexte où la narration occupe une place centrale, Cifelli s’inspire d’auteurs tels qu’Alasdair Gray, Clarice Lispector ou Mark Fisher. Leur influence se retrouve dans sa manière de déconstruire les récits linéaires et de créer des images hantées par une mémoire collective incertaine.

Ses peintures, aux allures de tableaux d’histoire classique, et ses sculptures évoquant des reliques muséales, sont autant de fragments d’une civilisation imaginaire. Dans Something About 2020, une figure en costume, en flammes mais impassible, cristallise l’étrangeté du quotidien en temps de crise. Solvening, quant à elle, présente une procession rituelle dans une lumière crépusculaire—une scène entre rêve et science-fiction.

« Nuit tardive à l’Amen Break »
30 × 40 cm
Huile sur toile, 2021
Image avec l’aimable autorisation de l’artiste.

En parallèle, Cifelli conçoit des objets—écharpes sportives, vêtements cérémoniels, artefacts sculpturaux—qui prolongent l’illusion d’une culture vécue. Loin d’un simple dispositif immersif, ces éléments visent à activer l’imaginaire du spectateur.

Alors qu’il prépare son exposition de fin d’études au Royal College of Art, Cifelli poursuit son exploration des limites entre fiction, mémoire et perception. Son travail ne cherche pas à expliquer, mais à inviter à la spéculation. Avec Tarogramma, il propose une nouvelle manière de voir—non pas comme fuite, mais comme outil d’observation critique.

Quelle a été l’étincelle initiale qui a conduit à la création de Tarogramma ? Est-ce né d’une image, d’une idée précise, ou d’un processus progressif ?

Damien Cifelli : Je pense que, en tant qu’êtres humains, nous avons naturellement tendance à imaginer d’autres mondes—par curiosité ou par désir d’envisager des manières alternatives de vivre. Imaginer des mondes, c’est quelque chose que j’ai toujours fait. Ma pratique artistique et Tarogramma sont indissociables : le désir de créer cet univers est né en même temps que ma décision de faire de l’art. Je n’ai jamais créé d’œuvres qui ne soient pas liées à Tarogramma. Cela dit, le projet a évolué graduellement, depuis l’idée initiale jusqu’à ce que mon travail est devenu aujourd’hui.

Vous décrivez votre pratique comme une “anthropologie fictionnelle”. Comment définissez-vous ce terme, et qu’est-ce qu’il vous permet d’explorer que la peinture documentaire ou figurative plus classique ne permettrait pas ?

Damien Cifelli: Créer de la fiction est, pour moi, un acte actif. Cela ouvre des perspectives vers des passés potentiels et des futurs spéculatifs. L’« anthropologie fictionnelle » suppose qu’on laisse volontairement des vides, des zones d’ambiguïté. Cela incite à la projection, à la remise en question. Seule la fiction permet d’expérimenter l’inconnu, l’impossible—de prendre de la distance avec soi-même et d’observer.

Animal de rêve
Huile sur toile
100 × 150 cm
Image avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Tarogramma est-elle entièrement fictionnelle, ou s’inspire-t-elle de votre propre vécu ? Y a-t-il des éléments de votre enfance à Édimbourg, des récits familiaux, des lieux que vous avez habités, qui s’infiltrent dans ce monde parallèle ?

Damien Cifelli: Tarogramma est une fiction totale, mais l’inspiration vient en partie de mon enfance en Écosse, où la tradition du récit est profondément ancrée. Il y a une réelle valorisation de l’art de raconter, du pouvoir narratif. Et surtout, la frontière entre le mythe et la vérité y est plus perméable. Il y a cette idée que la mythologie peut, parfois, être plus véridique que les faits.

Solvening
160 × 200 cm
Huile sur toile
Image avec l’aimable autorisation de l’artiste.

À l’approche de votre exposition de fin d’études au RCA, à quoi peut-on s’attendre ? Comment envisagez-vous de présenter Tarogramma dans ce contexte ? Et que représente ce moment dans votre parcours créatif ?

Damien Cifelli: C’est l’aboutissement d’un an d’exploration plus approfondie de ma pratique et d’expérimentations sur de nouvelles manières d’aborder Tarogramma. Je vais présenter un ensemble de travaux qui assument pleinement la nature fictionnelle du projet, avec une mise en scène intégrant textes, costumes, accessoires et peintures. L’ensemble forme un environnement cohérent et intentionnellement construit.

Vos compositions évoquent la grandeur de la peinture d’histoire et la sculpture classique. Qu’est-ce qui vous attire dans ce langage visuel, et comment cela influence-t-il votre représentation de cette civilisation fictive ?

Damien Cifelli: L’art classique servait à raconter des récits, souvent très connus. L’iconographie religieuse, en particulier, visait à créer une abondance d’images autour d’un sujet fondamentalement inaccessible. On entoure ce qu’on ne comprend pas avec ce que l’on croit comprendre : récits, idées, mythes, images, objets. C’est une manière de tenter de s’en approcher, de tourner autour d’une vérité sans jamais l’atteindre. C’est exactement ce que j’essaie de faire à travers mon travail.

Les Missionnaires (Le Néant est ton seul sauveur)
Image avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Y a-t-il des livres, films ou séries qui ont nourri Tarogramma ou influencé plus largement votre vision du monde ? Quelles sont vos sources d’inspiration non visuelles ?

Damien Cifelli: La plupart de mes inspirations ne viennent pas des beaux-arts. Cette dernière année, j’ai été particulièrement influencé par des écrivain·es comme Alasdair Gray, Jen Calleja, Clarice Lispector ou Mark Fisher. Mais mon inspiration première reste le voyage, la découverte d’autres cultures. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont on perçoit—souvent très partiellement—la profondeur de cultures qui ne sont pas les nôtres.

Vous posez la question : “En créant un monde fictionnel, peut-on tenir un miroir à la société ?” Quelles facettes de la société contemporaine souhaitez-vous refléter ou interroger à travers Tarogramma ?

Damien Cifelli: Cela dépend du regardeur. On ne peut pas dissocier une œuvre de son contexte, ni de la temporalité dans laquelle elle est reçue. Un miroir ne choisit pas ce qu’il reflète.

Selon vous, Tarogramma est-elle une utopie, une dystopie, ou un espace intermédiaire ? Ce monde agit-il comme une échappatoire, une forme de contestation, ou une réflexion sur les tensions non résolues du présent ?

Damien Cifelli: Ce n’est ni une utopie ni une dystopie. C’est plutôt une scène ouverte pour expérimenter d’autres façons de voir et de ressentir. L’objectif n’est pas la cohérence ou l’authenticité, mais la tension entre reconnaissance et incertitude. Ce n’est pas un lieu de résolution, mais un terrain propice à l’apparition de nouvelles questions. Et je pense que cela correspond bien à notre époque, où tout semble simultané, sans contexte, flottant—avec un rapport à la vérité profondément fragmenté et une confusion croissante entre fiction et réalité.

Damien Cifelli peignant dans son atelier
Image avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Et après le RCA ? Quelles sont les prochaines étapes pour Tarogramma ? Envisagez-vous de nouveaux médiums, des narrations différentes, des collaborations ?

Damien Cifelli: Oui, un monde fictionnel ouvre presque une infinité de possibilités. Le défi, c’est surtout de choisir lesquelles explorer. En ce moment, je travaille avec la poésie et le son, et je m’intéresse à la performance. J’aimerais que le projet devienne encore plus immersif, qu’il enveloppe le spectateur.

©2025 Damien Cifelli