L’artiste basée à Sydney, Suzann Victor, est depuis longtemps une figure incontournable de l’art contemporain, s’imposant comme l’une des voix les plus captivantes de sa génération à Singapour. Son œuvre, toujours en mouvement et d’une acuité remarquable, remet en question les conventions artistiques autant que les normes sociétales, en les abordant sous une multiplicité de perspectives.
À travers des installations immersives et des performances saisissantes, Victor orchestre un dialogue subtil entre présence physique et profondeur conceptuelle, affirmant ainsi son statut de figure essentielle sur la scène artistique contemporaine internationale. Née en 1959, son parcours s’étend sur plus de trois décennies, porté par une réflexion inlassable sur les politiques de la visibilité, du pouvoir et du corps dans l’espace public. Son ascension débute en tant que cofondatrice et directrice artistique de 5th Passage, une initiative pionnière menée de 1991 à 1994 et qui a marqué le paysage de l’art contemporain à Singapour. La fermeture abrupte du projet, suite à une répression gouvernementale de la liberté d’expression artistique, fut un moment décisif : loin de reculer, Victor a intégré ces tensions à sa pratique, les transformant en un questionnement récurrent sur l’autorité, le contrôle et la résistance.

Mon élan était de créer des estampes d’une manière jamais expérimentée ou rencontrée auparavant.
Suzann Victor
Loin de simplement occuper l’espace, son travail le perturbe, le redéfinit et interpelle. Son approche, à la fois rigoureuse et radicale, traverse des médiums variés, qu’il s’agisse de lustres monumentaux défiant la gravité et le temps, captivant les sens tout en éveillant une réflexion plus profonde, ou encore de performances explorant les limites du corps. Chaque œuvre de Victor repousse les frontières de l’art, redéfinissant ce qu’il peut oser être.
Dans sa dernière exposition, Constellations, présentée à STPI – Creative Workshop & Gallery, Victor métamorphose l’art de l’estampe en une exploration inédite de la lumière et de l’ombre. Avec plus de vingt nouvelles œuvres, elle invite le spectateur à interagir autrement avec le médium, non seulement en observant ses complexités stratifiées, mais aussi en créant leurs propres empreintes lumineuses éphémères sur les murs de la galerie, brouillant ainsi la frontière entre l’artiste et son public.
Si ses œuvres impressionnent par leur ampleur, leur caractère éphémère ne diminue en rien leur impact durable. Son travail est aujourd’hui présent dans d’importantes collections, notamment celles du Singapore Art Museum et de l’Université de Western Sydney.
Nous avons rencontré Suzann Victor peu après son exposition Constellations à STPI – Creative Workshop & Gallery.
Votre dernière exposition, Constellations, explore l’interaction entre lumière, ombre et matérialité dans l’estampe. Qu’est-ce qui a inspiré cette orientation particulière et en quoi prolonge-t-elle votre recherche sur l’expérience sensorielle ?
Suzann Victor : Ma démarche visait à repenser l’estampe d’une manière inédite, jamais expérimentée auparavant. Ce processus a progressivement évolué vers la création d’impressions lumineuses éphémères, qui viennent coloniser les murs de l’espace d’exposition, non plus par l’encre et le papier soumis à la presse, mais par le simple phénomène de la lumière elle-même.
Ces empreintes lumineuses ne sont pas préfabriquées en atelier ; elles émergent dans l’instant même de l’exposition, lorsque la lumière se transforme en ombre, puis renaît sous une nouvelle forme lumineuse.
Ainsi, chaque œuvre se régénère en permanence, échappant à toute fixation matérielle, s’inscrivant dans un espace en perpétuelle mutation. Plutôt que de produire un objet figé et essentialisé, cette approche ouvre une trajectoire où l’œuvre se déploie dans un entrelacement de lumière et d’absence, de présence et de fugacité, affirmant une matérialité qui ne se limite plus à sa substance tangible.
Vous avez souvent travaillé avec des matériaux non conventionnels—lumière, eau, composants mécaniques. Qu’est-ce qui vous a attirée vers les disques en acrylique pour cette série, et en quoi remettent-ils en question les notions traditionnelles de l’estampe ?
Suzann Victor : En utilisant chaque disque en acrylique comme une matrice d’impression autonome pour créer des fractales invisibles, j’ai en réalité abandonné les outils conventionnels du domaine de l’estampe.
Pour ce processus, j’ai superposé deux disques afin de créer un vide, une tension d’air absente. En les séparant selon des gestes précis, les dépôts du médium transparent se réorganisaient en cartographies fractales, surgissant littéralement d’un entre-deux dimensionnel. Une fois séchées et fixées, ces fractales se métamorphosent en lentilles optiques, générant ainsi les empreintes lumineuses secondaires.
Comme mentionné, chaque disque de cette série a été utilisé comme matrice d’impression, mais il est aussi l’outil de production lui-même. En tant qu’instrument du processus, il est intégré physiquement, esthétiquement et conceptuellement à l’œuvre. Ce travail auto-archive sa propre phénoménologie, ce qui me fascine profondément.
Votre méthode du « Tension-Printing » évoque des formes naturelles comme l’éclair ou les systèmes racinaires. Comment percevez-vous l’influence des géométries cachées de la nature sur votre travail, tant sur le plan conceptuel qu’esthétique ?
Suzann Victor : Chaque disque de cette série a d’abord été une matrice d’impression, un support que j’ai manipulé. Les cartographies fractales qui émergent de ces surfaces transportent le spectateur hors des limites de la galerie, vers un monde de systèmes ouverts qu’elles reflètent : les fleuves et leurs affluents, les crêtes montagneuses, les éclairs, les nuages cirrus, les arbres, les toiles d’araignée, mais aussi les structures mycéliennes immergées, les réseaux racinaires, les mangroves, les récifs, jusqu’aux circuits invisibles du vivant, tels que les systèmes pulmonaires, artériels et neuronaux chez l’humain, l’animal ou d’autres organismes.
C’est le monde visible et invisible, en nous et autour de nous. Ce qui me fascine, c’est leur capacité à exprimer une auto-similarité tout en restant fondamentalement dissemblables, comme si elles obéissaient à un code d’intelligence pré-ordonné. De plus, chaque empreinte lumineuse présentée dans l’exposition est absolument unique.
Vous avez une longue histoire de remise en question du rôle traditionnel du spectateur, en le rendant acteur de l’œuvre. Comment envisagez-vous l’interaction du public dans l’expérience de Constellations ?
Suzann Victor : Les spectateurs sont invités à co-créer l’œuvre en manipulant une source lumineuse, telle qu’une lampe torche, afin de générer leurs propres empreintes lumineuses secondaires sur les murs de la galerie. Par ce geste, ils influencent, et même réinventent sans cesse l’œuvre. Cette action modifie également l’apparence même de l’espace d’exposition.
C’est un acte d’intervention puissant, qui provoque une dissolution des limites de l’œuvre ainsi que des empreintes lumineuses déjà présentes, aussi longtemps que dure cette interaction.
C’est aussi l’opportunité, pour le public, d’expérimenter un processus d’impression hors des cadres traditionnels. Mais surtout, chaque spectateur peut convoquer ses propres empreintes lumineuses, en temps réel, au cœur même de l’exposition.
Une fois l’intervention terminée, l’œuvre initialement présentée réapparaît simplement sous sa forme d’origine.
Aujourd’hui, une grande partie de l’art contemporain est médiée par les écrans et les espaces numériques. Constellations semble offrir un contrepoint—une insistance sur la physicalité et l’immersion sensorielle. Était-ce une réponse délibérée à notre monde de plus en plus virtuel ?
Suzann Victor : À travers l’histoire, et encore aujourd’hui, l’art a souvent privilégié la primauté du regard au détriment d’autres formes d’engagement corporel ou sensoriel. Or, lorsque l’on considère le temps considérable passé à fixer un écran, celui-ci a pratiquement supplanté la réalité—du temps qui aurait pu être consacré aux amis, à la famille, à nos proches, à nous-mêmes ou à la communauté. Notre attention est devenue une auto-marchandise.
Créer un art qui réhabilite le corps comme médium d’expérience profonde, en dehors de l’écran numérique, est devenu pour moi une trajectoire de plus en plus incontournable.
Votre travail a exploré des thèmes liés au postcolonialisme, au désincarné et à l’abject. Des questions politiques ou philosophiques sous-tendent-elles Constellations, malgré sa beauté éthérée ?
Suzann Victor : Constellations propose une manière antithétique de concevoir et de produire l’estampe. On pourrait même dire qu’elle est autoconsciente. La série Tension-Printing met en scène la transparence comme un théâtre du paradoxe, où les apparences obscurcissent, les disparitions révèlent, et la présence se confond avec l’absence.
Dans ce contexte, la transparence devient une forme d’absence qui orchestrerait la visibilité d’une manière inédite, sans autre filtre que sa propre immatérialité.
Bon nombre de vos œuvres, qu’il s’agisse d’installations monumentales ou d’empreintes lumineuses éphémères, échappent aux structures traditionnelles du marché de l’art. Comment abordez-vous la question de l’héritage, alors qu’une grande partie de votre travail existe davantage dans le domaine de l’expérience que de l’objet ?
Suzann Victor : Je considère ma pratique comme une manière de réorganiser la perception et la conscience. Mon travail s’éloigne d’une primauté du regard pour s’ancrer dans une mémoire corporelle, plutôt que d’être une simple expérience rétinienne. En proposant une expérience incarnée, mes œuvres élargissent l’agence du spectateur au-delà de la vision et interrogent, d’une certaine manière, les limites de la perception visuelle comme horizon ultime de l’expérience artistique.
Pour moi, ce que le corps retient constitue une forme dynamique d’héritage.
Un exemple de cette approche est Still Life (1992), reconnue comme l’une des premières installations in situ à Singapour. L’œuvre était constituée d’aubergines fraîches qui émergeaient de manière invasive des murs de 5th Passage. Si l’installation pouvait sembler amusante au premier abord, elle suscitait rapidement un sentiment d’inconfort, voire de menace.
Les formes phalliques récurrentes ancrent l’œuvre dans son espace d’exposition—le passage public—comme une métaphore du genre structurant les espaces sociaux, marqués par un ordre patriarcal. Cette réflexion sur la patriarcalisation de l’espace public ne bénéficiera d’une attention académique approfondie qu’avec la publication de ‘Race’ and Sexuality: Challenging the Patriarchal Structuring of Urban Social Spaces par Linda Peake en décembre 1992, puis révisé en 1993.
Cela dit, l’idée que les installations et œuvres éphémères seraient exclues du marché de l’art est une fausse dichotomie. Plusieurs de mes installations, bien que de grande envergure, ainsi que des œuvres plus objectuelles, font aujourd’hui partie de collections privées, institutionnelles et d’entreprises.
En rétrospective—de la création d’espaces artistiques féministes à Singapour à votre représentation du pays à la Biennale de Venise—quelle est, selon vous, votre contribution artistique la plus marquante ?
Suzann Victor : La pratique d’un artiste est un continuum, et non une suite d’actes disjoints sans relation significative entre eux. Je considère 5th Passage, une idée qui m’est venue alors que je prenais le bus, comme une contribution communautaire, et Rainbow Circle comme une contribution écologique.
5th Passage fut l’une des premières initiatives artistiques féministes en Asie du Sud-Est (1991–1996), conçue pour élargir le public de l’art en s’implantant dans ce qui était, de facto, un centre communautaire singapourien : le centre commercial de banlieue. Il s’agissait d’un espace d’exposition en accès libre, où l’art rencontrait directement un public préexistant, en dehors du circuit institutionnel. Premier espace artistique financé par le privé à Singapour, 5th Passage a participé à la décentralisation de l’art, en l’amenant vers les périphéries plutôt que de contraindre le public à se rendre dans les musées et galeries du centre-ville.
Bien que sa dissolution médiatisée et l’interdiction de facto de la performance pendant une décennie aient été directement liées à une performance présentée sur ses lieux, cette répression a aussi provoqué un rassemblement de la communauté artistique, générant d’intenses débats publics, discussions intellectuelles et écrits académiques. Malgré le coût psychologique et émotionnel pour ceux directement touchés, moi y compris, une recrudescence de créativité a suivi, donnant naissance à de nouveaux projets artistiques contournant ces restrictions.
Je considère cette période comme une réflexion sur le traumatisme moral et artistique, qui a produit un artefact proprement singapourien : le corps absent de l’artiste. Cette désincarnation forcée a été transposée dans une série d’installations performatives où le corps restait palpablement présent malgré son absence. Mon critique trojan, Still Waters, une performance sur la performance (1998), s’est inscrite dans cette dynamique, survenant alors même que l’interdiction était toujours en vigueur. Preuve de la persistance de cette œuvre, elle a été honorée comme thème du M1 Singapore Fringe Festival en 2019.
Une sculpture météorologique : Rainbow Circle
Sur le plan écologique, Rainbow Circle fut une réalisation météorologique inédite, une forme d’art sans objet, où de véritables arcs-en-ciel furent créés à l’intérieur du Musée National de Singapour lors de la 4e Biennale de Singapour. À l’aide d’un héliostat, la lumière solaire fut détournée et dirigée sur des gouttelettes d’eau en suspension, générant ainsi un phénomène de réfraction optique en milieu clos.
L’énergie solaire collectée a également permis d’alimenter les premières stations de recharge solaire temporaires, anticipant les besoins énergétiques d’une Singapour de plus en plus numérisée. Deux ans plus tard (2015), les bornes de recharge mobile sont devenues courantes dans les stations de métro. En 2018, certaines lignes de bus en ont même été équipées.
Si vous pouviez laisser un message ou une provocation aux artistes du futur, quel serait-il ? Après des décennies à repousser les frontières de l’art et à redéfinir la perception, comment votre philosophie artistique a-t-elle évolué ? Et en regardant vers l’avenir, quels principes continueront de guider votre travail et votre vie ?
Suzann Victor : Je vois l’art comme une forme de production du savoir, une manière de créer et de partager du sens, mais aussi d’accumuler et de transmettre ce savoir au-delà des communautés et des sociétés immédiates.
L’étude fondamentale de Miranda Fricker sur l’injustice épistémique m’a aidée à comprendre comment certains individus ou groupes sont systématiquement marginalisés et empêchés de participer équitablement à la production, à la circulation et à l’échange de l’art et des idées. Cette exclusion n’est pas fortuite : elle résulte d’un biais structurel enraciné dans un système patriarcal.
Dans un monde où l’image est perçue comme un vecteur d’information visuelle, elle peut tout aussi bien être utilisée pour occulter la vérité.
©2025 Suzann Victor

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